Manifestos

Da placardar

Lorsque nous nous associâmes, il y a maintenant trois ans de cela, pour former le Théâtre des Lunes errantes, nous savions avoir pour objet une entreprise aussi bien théorique que pratique. Il faut le reconnaître, la part théorique dans ce que nous nous sommes proposé de faire jusqu’ici est restée maigrelette, en arrière, jetée un peu négligemment parmi les ballots de notre train toujours vif et chahuteux. Par une heureuse opportunité, elle se rappelle à nous justement pour des raisons pratiques.

Il nous faut aujourd’hui pour les nouveaux compagnons, ceux du moins qui ont rejoint le train après qu’il s’est lancé, pour ceux même qui se demanderaient après le chemin parcouru pourquoi ils sont amenés là, nommer ce que nous visions alors. Je ne me dissimule pas comme discerner les espèces dans ce qui est resté longtemps une pâte confuse est un acte d’autorité fort discutable, mais j’espère que mes camarades, s’ils y trouvent à redire, complèteront mon propos d’autres considérations, de sorte que nos idées se choquant en un cours qui se trace lui-même, viennent à refléter tour à tour une part de ce qu’aurait pu être la réalité, en une constellation d’étincelles clignotantes.

Nous ne concevons pas de nous présenter devant le public sans formalité. Je n’entends pas ici la formalité matérielle d’un décorum, d’un lieu particulier, de la sempiternelle cérémonie des courbettes des uns et des autres – cela n’est que le vestige, souvent le fossile de ce qu’est la formalité au théâtre. La formalité peut être simple, elle advient parfaitement bien dans un hangar, dans une arrière-cour, la pauvresse, elle n’appelle qu’à retenir un instant son souffle.

Le monde est fait des déconvenues qu’apporte l’analyse, qui montre à qui veut le voir comme les idées sont trahies, comme les grands intérêts sont puissants et cruels pour les peuples, comme tout ce qui est vrai et beau dans les entreprises des hommes se mâtine de bassesse (je parle y compris des gens de théâtre). Si nous n’échappons pas, si nous ne nous arrachons pas de terre pour un instant du moins, pas même un instant puisque ce n’est pas vrai, puisque c’est faux, mais en montant, mais tout de même vers les étoiles, si nous gardons les yeux au sol, nous acceptons, nous regardons pâlir la notion d’absolu.
Nous croyons qu’en embrassant l’absolu et le beau, en faisant le geste d’étendre les bras pour les réunir à nous, en pensant les étreindre même lorsque nous les voyons au loin, nous nous prémunissons contre la victoire complète de la relativité. C’est le paradoxe du théâtre, qu’une croyance éperdue, qu’une fausseté vraie, puisse rétroagir sur le monde, sans le toucher, sans en tempérer la marche, mais en l’émouvant par le miroir de nos
yeux.

Il y a quelque chose de terriblement rétrograde à convoquer ainsi des notions aussi vastes et définitives pour expliquer la suspension d’un souffle, mais je ne vois pas comment dépasser ce paradoxe. Donc j’assène. Abandonner dès l’abord cette part d’absolu qui est l’aliment de la représentation théâtrale nous est insupportable.

Nous sommes des musiciens – je crois que la musique aide à retenir son souffle. Elle montre comment retenir notre souffle. Elle donne cette mesure du souffle, qu’il faut encore retenir en le relâchant. C’est cela qui est véritablement insigne dans une œuvre de spectacle, la possibilité de suspendre, de retenir et de relâcher un seul souffle. Tout doit concourir à cette unité, à cette continuité, à cette cohérence dans un spectacle qui confine à la communion du rite. C’est pourquoi nous avons voulu nous présenter devant le public avec des œuvres qui tracent chacune une ligne indivise, que l’on puisse suivre chacune d’un regard céleste, qui soient une seule affirmation nouvelle, une seule chose nouvelle sous le soleil.

L’opération spectaculaire ne fonctionne qu’à cet étiage, à la mesure de l’unité. La règle classique ne reflétait pas autre chose que ce scrupule de l’unicité et d’une unique dédicace.

Nous ne sommes pas venus sur un météore, bien sûr. Nous avons nos maîtres, dont la parole nouvelle résonne toujours dans les œuvres que nous recevons en lointain héritage. Même munis ainsi, même ainsi enrichis, il ne suffit plus pourtant de rassembler et de mettre en regard des éléments dont la beauté nous satisfait. Il ne faut
plus agencer lyrique, poétique, dramatique, économique, tantrique, il faut créer, résolument, une œuvre. À cette fin, nous enchâssons nos scènes, nous écrivons nos discours, nous composons notre musique. Nous nous faisons de moins en moins modestement la réflexion que nous ne pouvons vivre « en suivant » comme pour un
menuet. La mesure n’a pas été donnée avant nous ; c’est de notre souffle que naît la musique.

Car dans le même temps, tout souffle expiré est vivant. Tout en désirant de porter haut l’exploration formelle de ce qu’est une œuvre de spectacle, même si notre manière de refuser la relativité, c’est de considérer que la beauté, la vérité n’adviennent pas par hasard, nous voulons conserver la liberté de nous dire qu’elles existent, comme suspendues alentour, pour être cueillies à la volée. Il ne faut jamais dépasser son espoir ou que les moyens qu’on se donne dépassent la visée, car la vérité et la beauté ne donnent pas dans un tel panneau. La lourdeur des moyens a tôt fait d’entraîner par le fond, comme un homme en armures de plates versant au passage d’un gué.

De cela nous sommes essentiellement saufs, car nos moyens sont congrus à l’extrême. Nos moyens propres sont près d’être incongrus. Nos moyens matériels seront toujours extrêmement congrus. Nous ne déployons pas de moyens tels qu’ils fassent de l’ombre à nos ambitions. Le Théâtre des Lunes errantes ne possède rien. Ce qu’il reçoit, il le consacre à la réalisation de ses spectacles et aux artistes qui y contribuent. Étant sans façade, théâtre sans front à outrager, il s’accommode très bien de la légèreté d’interventions courtes, inattendues dans des lieux qui le sont plus encore, de formes improvisées où l’ambition réside dans la liberté du ton, dans l’occasion et non plus dans l’exigence mûrie, dans la communauté et non dans la contrainte du geste salvateur.

Peut-être d’ailleurs que ce que je vois comme deux exercices de notre entreprise trouvera une incarnation conjointe. Cette macération et cette impréparation. Peut-être il me manque simplement le recul pour apprécier leur conjonction. Cet impromptu et cette impromptitude. Donnons-nous quelques autres trois ans pour mieux l’apercevoir, sans nous embarrasser : imprimatur.

Lionel Brun-Valicon

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Expériences et travaux d'une compagnie théâtrale et musicale

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