Judith sive Bethulia liberata – La nuit et son double, article de Lionel Brun

Judith sive Bethulia liberata – La nuit et son double

Quel étrange parallèle. À la première nuit tombée, Judith prie.  À la seconde, elle décapite un homme.  Aux deux instances son Dieu est présent, à « l’heure de l’encens du soir ».  Cette expression des éditions modernes de la Bible, l’histoire sacrée la consacre comme le moment où les hommes ont dans leurs jeux le pouvoir de convoquer la divinité.

L’oratorio est ramassé en un demi-carême, où la Bible se donne jusqu’à une quarantaine de jours. Cette durée a elle-même un étiage, car les vingt premiers sont le jeûne forcé des Israélites enfermés dans Béthulie, dont les affres manquent à la représentation. De fait, une fois le siège installé devant la ville, nous sommes transportés aux deux jours et deux nuits où se concentre l’action.

Commence le jour. Dieu est d’abord invoqué par les habitants assoiffés, affamés de Béthulie au premier jour de l’action ; très-évidemment sans effet. Les Israélites sont loin de Dieu, le savent assez (« Nous avons péché, nous avons agi injustement, nous avons commis l’iniquité »), mais s’en éloignent encore plus, car ils réclament la mort et elle seule. Le premier d’entre eux, Ozias, croit pouvoir transiger et attirer l’attention de Dieu avant cinq jours – un délai, des jours supplémentaires, mais l’action est lancée et les voies divines, si elles ne sont pas un fatum, ne sauraient faire l’objet d’une transaction.

La nuit, elle, appartient à Judith. Elle le rappelle avec force aux Israélites, en se proposant d’agir (« et moi cette nuit » dans le livret), indubitablement sans eux (là où la Bible leur donnait une part hors du jour « disposez-vous aux portes ce soir »). Seule, la nuit venue, elle revêt des habits de deuil et prie. Elle si sûre face aux habitants de Béthulie, mâle incarnation biblique de la certitude sans réplique, prie Dieu de lui accorder la puissance qui lui fait défaut. La nuit permet, devant Dieu, baissant la garde des préjugés, d’accepter le contraste d’une faiblesse résolue. Sa résolution signe une première victoire, qui lui fait revêtir des vêtements de fête. — —

La cantilène s’est achevée et Charpentier note, en français, « La nuict ». C’est l’unique symphonie de l’histoire sacrée, la voix humaine s’absente devant la retenue d’abord mystérieuse, comme de hiboux roulant les yeux, des « flutes et viollons » superposés. Puis, lorsque tout semble avoir fui, un chant conjoint s’élève au dessus avant d’atteindre la basse, totalisant tout le spectre sonore dans un grave roulement, roucoulement. C’est Dieu. —

Puis le second jour vient et les manigances terrestres. C’est l’aube dans la Vulgate et déjà l’aurore dans l’oratorio. « Près du lever du soleil », Judith se rend dans le camp assyrien et est arrêtée, comme si la lumière éclatante restaurait le doute de son élection, en une dissection âpre de chaque instant. Dans l’histoire sacrée, tout se tient dans cette journée tressautante d’images, quand la Bible donne à la présence de Judith dans le camp une habitude de plusieurs jours.

« Pourtant » la nuit unique se fait. Elle efface la joie fugace d’Holopherne dans sa soûlerie amoureuse. Sourdement, l’horizon se réduit au regard inquiet de qui veille et ne voit alentour que sa main écartant les ténèbres. L’heure tardive relie l’obscurité comme un entrelacs de cordes, elle mêle et coagule les apparences, laissant Judith libre d’agir. Elle agit, mais comme magnanime face à sa figure jusque-là bénigne, l’action ou Dieu laisse la place à la servante, le double vieilli de Judith, sans virginité morale à défendre, sans bénévolence. Dans l’œuvre de Marc-Antoine Charpentier, Judith n’est plus la figure de la violence mais de la confiance en Dieu. C’est la servante que l’histoire sacrée laisse seule se dégrader de l’atrocité réelle, décoller. Il fallait que ce fût fait, mais la sensibilité moderne veut déjà nuancer le caractère féroce du livre de Judith. Cette dernière reste sans tache visible, conserve à elle l’indignation fidèle – aujourd’hui, la considèrerait-on moins redoutable ?

Passée cette page sombre et mélangée, l’oratorio imagine une échappée poétique. — La Bible fait regagner à Judith et sa servante la ville à travers le camp, Charpentier y adjoint le silence, un silence de musique. La mélopée se poursuit, mais on ne voit plus, dans le lointain nocturne, que deux silhouettes ténues et mutiques, la ligne chantée ne servant qu’à décrire le dos des collines qu’elles gravissent et contournent. C’est le geste de la nuit, que nous reprenons comme un signe soudain de l’humilité de celui qui croit voir Dieu dans l’obscurité. S’il est sincère, c’est toujours cette surprise.

L’épilogue propose une dernière illustration de la place nocturne accordée au divin dans la pièce, comme un paradoxe assumé jusqu’à la fin. Parvenue aux murs de Béthulie, Judith éveille les habitants qui se réunissent autour d’elle « allumant des flambeaux ». C’est ce moment qu’elle choisit, entre la ferveur de l’instant du réveil et l’incompréhension qui persiste parmi les Israélites, pour faire entonner un hymne à Dieu, environné d’un recueillement triomphal. C’est avant l’avantage au petit matin, lorsque les Assyriens verront la tête de leur général aux remparts, que les hommes goûtent la vraie victoire.

La serée

Le temps est de cendre, éparse au vent,

Une poudre horrifique,

Le temps est de cendre d’encens,

Un voile moire et modèle la nuit

Le temps est au soir une cendre d’encens.

——————

JUDITH, oratorio baroque de Marc-Antoine Charpentier et prologue contemporain de Christophe Belletante sera joué le 22 juin à 16h à la Chapelle de l’Agneau de Dieu (Paris 12), les 23 et 30 juin à la Basilique Sainte-Croix des Arméniens (Paris 3).

 

 

 

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